Michelle Porte (Scénariste et Réalisatrice)
 Michelle Porte a écrit et réalisé de nombreux documentaires pour la télévision , notamment, pour l’INA en 1976 « Les lieux de Marguerite Duras » et en 1984  « Savannah Bay, c’est toi » film de la préparation de la pièce de théâtre avec Madeleine Renaud et Bulle Ogier en présence de Yann Andréa et Marguerite Duras au théâtre du Rond Point à Paris. Elle a été également l’assistante de Marguerite Duras sur plusieurs films. « Un après-midi de Mr Andesmas » est son premier long métrage. Michel Bouquet et Miou-miou dans les rôles principaux.« Les lieux de Marguerite Duras » livre  d’entretiens qui reprend les textes des émissions de télévision est publié aux éditions de Minuit en 1978.

"MICHELLE PORTE  Entre documentaire et fiction : un cinéma libre"

entretien avec Jean CLEDER                   éditions LE BORD DE L'EAU


livre accompagné du DVD du film Savannah Bay, c'est toi de Michelle PORTE avec Bulle Ogier et Madeleine Renaud

 


          COMPTE RENDU de Joëlle Pagès-Pindon


        Pour qui s’intéresse à l’œuvre de Marguerite Duras, le travail de Michelle Porte

est une référence essentielle, à la fois parce que les films qu’elle a consacrés à

l’écrivain figurent parmi les plus remarquables du genre, et parce que sa propre esthétique entre en résonance avec les exigences durassiennes en matière de création artistique, tout en les incarnant dans des réalisations fortes et singulières, qui ne ressemblent à aucune autre. 

 

           De ce point de vue, l’ouvrage paru en 2010 aux Editions du Bord de l’Eau  (Michelle  Porte – Entre documentaire et fiction : un cinéma libre) représente un document doublement précieux. Constitué pour l’essentiel d’un entretien entre Jean Cléder – un universitaire bien connu pour ses travaux sur les relations entre littérature et cinéma, directeur de la collection « Art en parole » dans laquelle s’insère le présent ouvrage – et Michelle Porte,  il permet à la cinéaste de commenter et d’approfondir avec rigueur et finesse, ses grands choix esthétiques, dans leur complexité comme dans leur constance. Mais le deuxième mérite de l’ouvrage est aussi d’offrir au lecteur/spectateur la possibilité de découvrir  un exemple particulièrement éclairant du travail de Michelle Porte à travers le DVD de son film Savannah Bay c’est toi, que l’éditeur présente en accompagnement du livre. Réalisé pendant les répétitions de sa pièce Savannah Bay mise en scène par Marguerite Duras elle-même au Théâtre du Rond-Point en 1983 (avec Bulle Ogier et Madeleine Renaud comme interprètes), ce film, qu’il était très difficile de voir, se révèle un témoignage capital sur la dramaturgie durassienne, une véritable « leçon de théâtre » dont la réalisatrice a su capter et restituer toutes les dimensions, qu’elles soient humaines ou artistiques. 

 

          Diverse et riche dans ses contenus, la filmographie de Michelle Porte témoigne de l’unité profonde de sa création, que résume bien la formule qu’emploie la cinéaste à propos de son film Les lieux de Virginia Woolf : « Ce que je montre, ce n’est pas elle mais son regard, le regard qu’elle porte sur les choses à travers ses textes » (p. 41). Car ce qui sollicite le processus créateur chez la cinéaste, ce qu’elle s’attache à transmettre au spectateur, c’est une vision singulière  qui résonne en elle, un regard qui transforme le monde en œuvre d’art. La grâce singulière des films de Michelle Porte réside dans leur capacité à proposer, au moyen de l’image et du son, un « analogon » qui, telle la métaphore parfaite, incarne l’immatériel d’un imaginaire que le spectateur peut alors éprouver et partager. Dans ses films portraits d’écrivains (Marguerite Duras, Virginia Woolf, Edmond Jabès, Françoise Sagan) ou d’artistes (Carl Dreyer, Madeleine Renaud, Maurice Denis, Jean Degottex, Christian Boltanski, Jean-Pierre Raynaud, Claude de Soria ) ; dans ses films qui parcourent l’espace (D’un Nord à l’autre, Balade en Champagne) ou le temps (La Peste de Marseille, La Princesse Palatine à Versailles) ; dans ses fictions ou adaptations d’œuvres littéraires (Le Gardien du feu, L’Après-midi de Monsieur Andesmas), Michelle Porte réalise et accomplit cinématographiquement cette injonction capitale que donnait Marguerite Duras à ses comédiennes Madeleine Renaud et Bulle Ogier pour sa mise en scène de Savannah Bay : « Vous architecturez l’impossible, l’invisible, la mort. Vous faîtes un travail admirable ». 

 

        Une telle convergence entre l’écrivain et la cinéaste dans leur conception du  but ultime de la création artistique, permet de mieux comprendre la spécificité de leur collaboration. Dans son film Les lieux de Marguerite Duras, Michelle Porte a eu, la première, l’intuition essentielle concernant la poétique durassienne, de la dimension matricielle des lieux, générateurs d’une esthétique qui fusionne  espace et temps, mémoire et invention, fiction et sensations ; c’est dans ce film en effet que Marguerite Duras énonce une formule clé de sa création : « La mémoire pour moi est une chose répandue dans tous les lieux ». L’œuvre durassienne est le fruit de l’union du vécu et de l’imaginaire , incarnés en une « matière-émotion » – pour reprendre la formule du poète René Char – dont Michelle Porte  a su capter le surgissement dans ses films consacrés à l’écrivain comme Les lieux de Marguerite Duras ou Savannah Bay c’est toi.


         Loin de l’image d’un écrivain à l’intellectualisme inabordable, Michelle Porte nous montre une Duras vivante et authentique. A l’opposé de certains entretiens où l’écrivain se fige dans la posture (attendue ?) du « grantécrivain » sûre d’elle-même et manipulatrice, se jouant des questions  posées, Michelle Porte filme une créatrice qui questionne à voix haute sa création, qui se livre dans ses certitudes comme dans ses doutes, dans ses enthousiasmes comme dans ses peurs, dans sa force comme dans sa faiblesse.  Comme la réalisatrice le dit elle-même, « un visage est aussi intéressant qu’un paysage… Les hésitations de la parole elle-même font partie de la parole » (p. 42).   La caméra de Michelle Porte est une présence/absence . Attentive, elle saisit la vérité d’un être ou d’un lieu, elle entre en empathie avec son sujet sans jamais l’éclipser, dans une unité où communient artistiquement celle qui filme, ce qu’elle filme et le spectateur. 

 

        De trente années de relations privilégiées d’amitié et de travail avec Marguerite Duras, Michelle Porte nous révèle dans ce livre certains éclairages sur l’œuvre qui ne manqueront pas d’intéresser ceux qui aiment et étudient l’univers durassien : ainsi en est-il des passages où elle évoque sa première rencontre avec Duras en 1966 (p. 51) ; son film Les lieux de Marguerite Duras (p. 17 et 56) ; l’histoire de  Son nom de Venise dans Calcutta désert (p. 31) ou les relations de  Marguerite Duras avec la comédienne Madeleine Renaud (p. 68). Pour compléter ces incursions dans la genèse toujours mystérieuse  d’une œuvre, le lecteur pourra aussi découvrir de nombreux documents iconographiques inédits, comme la reproduction de pages de manuscrits (celui des Entretiens du Camion, p. 63) ou des photographies de tournage de films (La Musica p. 54 ou Vera Baxter p.55). 

 

        Il faut lire ce livre d’entretiens : il nous dévoile une cinéaste rare et singulière, qui sait saisir et mettre en lumière les univers imaginaires et artistiques qui la captivent  et qu’elle nous donne à découvrir, à notre tour, à travers le charme puissant de ses images.