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 Edgar Morin Boris CYrulnik Dialogue sur la nature humaine L'Aube Poche essai

Edgar Morin

Bio-Bibliographie



8 juillet 1921 : naissance à Paris, de parents commerçants, Luna et Vidal Nahoum.
26 juin 1931 : sa mère meurt à 34 ans des suites d’une insuffisance cardiaque.
1938 : adhère aux Étudiants frontistes (mouvement pacifiste).
1940 : à l’arrivée de l’armée allemande, quitte Paris pour Toulouse où il s’occupe de l’accueil d’étudiants réfugiés.
1942 : entre dans la Résistance sous le nom d’Edgar Morin. Lieutenant des Forces françaises combattantes de 1942 à 1944.
1946-1947 habite chez Marguerite Duras avec sa Compagne Violette.
1948 : prend ses distances avec le Parti communiste français.
1950 : entre au CNRS.
1951 : expulsé du PCF.
1951 : publie L’Homme et la Mort (Le Seuil) qu’il considère comme son premier ouvrage important.
1955 : création du comité contre la guerre d'Algérie (avec René-Louis Desforêts, Robert Antelme,  Dionys Mascolo, Marguerite Duras,  Violette Morin)
1956 : Le cinéma ou l'Homme imaginaire (Minuit)
1957 : Les Stars (Seuil)
1957 : création de la revue d'Arguments avec Roland Barthes et Jean Duvignaud (Minuit)
1959 : publie Autocritique (Le Seuil) sur ses années au PCF.
Années 1960 : effectue plusieurs séjours en Amérique latine.
1962 : l'Esprit du temps (Grasset) tome 1 en 1962, tome 2 en 1976
1965 : Introduction à une politique de l'homme (Seuil)
1967 : Commune en France : la métamorphose de Plozéret (Fayard)
1969 : Le vif du sujet (Seuil)
1969-1970 : séjourne en Californie, aux États-Unis, où il est éveillé à la question écologique.
1969 : La rumeur d'Orléans (Seuil) complété avec La rumeur d'Amiens en 1973
1969 : Introduction à une politique de l’homme (Le Seuil).
1973 : Le Paradigme perdu : la nature humaine (Le Seuil).
1974 : L'unité de l'homme (Seuil)
1977 à 2004 : les six tomes qui constituent La Méthode (Le Seuil), 1) La Nature de la Nature 2) La Vie de la Vie  3) La connaissance de la connaissance  4) Les Idées. Leur habitat, leur vie, leurs moeurs, leur organisation  5)  L'humanité de l'humanité  6) Ethique 
1981 : Pour sortir du XXè siècle (Nathan)
1982 : Science avec conscience (Fayard).
1984 : Sociologie  (Fayard)
1987 : Penser l'Europe (Gallimard)
1989 : Vidal et les siens (Seuil)
1990 : Introduction à la pensée complexe (Le Seuil)
1993 : devient directeur de recherche émérite au CNRS.
1993 : Terre-Patrie (Seuil)
1994 : La Complexité humaine (Flammarion)
1997 : Une politique de civilisation (Arléa).
1999 : La tête bien faite Seuil
2000 : Les sept savoirs nécessaires à l'éducation du futur
2007 : Vers l’abîme ? (L’Herne).
2009 : Edwige, l’inséparable (Fayard).
2010 : Ma gauche (Bourin éditeur).
2011 : La Voie  Pour l’avenir de l’humanité (Fayard), 320 p., 19 €.

Edgar Morin : Une pensée globable pour des actions locales

 

Jacques Dufresne (www.agora.qc.ca)

Il existe multitude de petits groupes, souvent des ONG, qui conspirent pour créer un monde durable, sans se connaître entre eux et sans être reconnus par les grands medias et les gouvernements. C'est, dit Paul Hawken, dans Blessed Unrest, le plus grand mouvement dans le monde en ce moment. C'est à ces mêmes personnes, des jeunes en majorité, qu'Edgar Morin s'adresse d'abord dans La Voie. Nul n'était mieux préparé que lui, aussi bien pour les aider à situer leur pensée dans une vision globale du monde que pour leur indiquer les défis concrets à relever, sans jamais perdre de vue les autres défis, aucune action ne pouvant être  féconde sans une telle cohérence sur un large front.

 

 E.Morin et R.Benkirane- FLICKR

Le dernier livre d'Edgar Morin a pour titre: La Voie, pour l'avenir de l'humanité. Rien de moins. Un vieil homme descend de sa montage pour s'adresser, non à sa tribu, mais à l'humanité entière, au risque de paraître indigne de cette responsabilité. Seul un penseur aussi quichottesque qu'Edgar Morin pouvait oser s'élever à la hauteur d'une telle nécessité. Unie par la technique jusqu'à la globalisation, l'humanité actuelle est divisée par tout le reste — et d'abord par la pensée dont l'éclatement se répercute sur l'éducation, la politique, l'économie, l'écologie, pour provoquer la crise multiforme que nous traversons. Une réforme de la pensée s'impose donc et elle doit s'accompagner de plusieurs autres réformes touchant la totalité de l'expérience humaine: «Les réformes sont interdépendantes. La réforme de vie, la réforme morale, la réforme de pensée, la réforme de l’éducation, la réforme de civilisation, la réforme politique s’appellent les unes les autres et, par là même, leurs développements leur permettraient de s’entre-dynamiser.» 1

On pourra reprocher à Edgar Morin de mal étreindre. Il embrasse beaucoup en effet. Dans le pays le plus riche et le mieux organisé du monde, on serait bien heureux de réussir une seule des réformes qu'il propose. Mais cela tient au fait que chaque réforme suppose toutes les autres. Vous pouvez bien opérer une réforme de l'agriculture dans le but d'économiser l'eau, si au même moment vous ne réparez pas les conduites dans les villes vous n'avez rien réglé, car la moitié de l'eau que vous détournerez des champs se perdra dans les canalisations des villes; et à quoi bon réformer l'agriculture si vous ne réduisez pas le gaspillage de la nourriture, lequel peut atteindre 60% dans certains pays? Cela suppose toutefois une réforme morale suivie d'une réforme de l'éducation.

Trop embrasser c'est le destin d'Edgar Morin. Après avoir brisé les frontières entre les disciplines, il a brisé les frontières entre les cultures. Ses nombreux amis latinos l'appelle El pensador planetario. La globalisation est un fait. Si l'on espère maîtriser cette technique qui unifie ce monde, il faut lui faire correspondre une pensée. Bien des gens pensent que l'intelligence collective qui se déploie sur Wikipedia en ce moment constitue cette pensée. Faux! Ce grand corps est dépourvu d'unité. L'intelligence collective n'existe pas. La collaboration est une chose admirable et nécessaire mais si loin qu'elle puisse être poussée, elle n'engendre pas une intelligence distincte. L'unité de la pensée ne peut être assurée que par un penseur. La quasi-totalité des intellectuels recule devant ce défi, qu'il faut pourtant relever: Qui sera le Thomas d'Aquin de la post-modernité? Parmi ceux qui mériteraient ce titre, il y a Edgar Morin. À 89 ans, après avoir, dans une courageuse liberté, goûté de toutes les sciences et à toutes les sagesses, il est en mesure, en droit et en devoir, de s'adresser à l'humanité entière, ce qu'il fait avec un bonheur étonnant, sans occulter ses racines occidentales. 

Il s'adresse aux laïcs sans froisser les croyants, aux traditionalistes sans heurter les progressistes, aux enracinés sans proscrire les migrants; un Oriental peut se sentir reconnu par lui autant qu'un Occidental, un Maori autant qu'un Finlandais; il unit ce que l'on a l'habitude d'opposer. Et il part en bonne compagnie: Léopold Senghor, l'homme de la révolution de 1889 2, de la civilisation de l'universel résultant de la symbiose entre la sensibilité africaine et la rationalité européenne, Raimon Panikkar, le théologien qui fit la synthèse du christianisme, de l'hindouisme et du bouddhisme, Ivan Illich, le critique du développement et le prophète de la convivialité et tous les savants dont les travaux ont servi de fondement à l'idée d'auto-organisation et à la pensée complexe.

On pourrait également lui reprocher d'adopter un ton catastrophiste, prophétique et moralisateur. Catastrophiste? Quiconque a une vue d'ensemble de la situation actuelle peut difficilement être optimiste. L'optimisme n'est possible qu'à ceux qui sont persuadés, contre la raison, qu'une Terre aux ressources limitées peut soutenir une croissance illimitée. Or, à moins qu'on applique les réformes que préconise Edgar Morin, il n'y a pas d'autre avenir pour l'humanité que celui de la croissance. Prophétique? Et pourquoi pas? Mais dans La Voie, tout au moins, l'appel à l'engagement est orienté vers l'action. Ce livre, un guide de la pensée globale pour l'action locale, a le mérite d'être complet. Une fois la pensée d'une réforme énoncée en terme simples, jusqu'à l'excès parfois, Morin expose des faits3: sur l'eau, sur la pauvreté, sur l'agriculture, sur l'économique, qui indiquent autant de buts précis à atteindre dans l'action. Si bien qu'on se prend à rêver d'un prolongement de ce livre où ceux qui sont déjà engagés dans ces actions ou le seront bientôt viendraient rendre des comptes et reprendre des forces en discutant entre eux autour des pensées du maître. 

Pour agir il faut espérer. La Voie est d'abord destiné aux jeunes dont plusieurs sont désespérés au point de ne pas vouloir mettre d'enfant au monde. Il se termine sur ces pensées: «L’espérance est ressuscitée au cœur même de la désespérance. L’espérance n’est pas synonyme d’illusion. L’espérance vraie sait qu’elle n’est pas certitude, mais elle sait que l’on peut frayer un chemin en marchant (« caminante no hay camino, se hace el camino al andar »). L’espérance sait que le salut par la métamorphose, bien qu’improbable, n’est pas impossible. Mais l’espérance n’est qu’illusion si elle ignore que tout ce qui ne se régénère pas dégénère. Comme tout ce qui vit, comme tout ce qui est humain, les voies nouvelles sont sujettes à dégradations, avilissements, scléroses. » 4

Et qu'en est-il du ton moralisateur? Ce livre est écrit à l'impératif, les « il faut » et les « nous devons » n'y manquent pas. On a même parfois le sentiment de retrouver le langage du réarmement moral. Mais qui voudrait, alors qu'il pourrait contribuer à redresser la situation, croiser les bras devant ce diagnostic?: «Le développement a créé de nouvelles corruptions au sein des États, des administrations et des relations économiques. Il a détruit les solidarités traditionnelles sans en créer de nouvelles, d’où la multiplication des solitudes individuelles. En déracinant et en ghettoïsant, il a engendré une croissance de la criminalité, encouragée par la formation de gigantesques mafias internationales. En ce sens, le développement est anti-éthique. Enfin, il a créé d’énormes zones de misère, ce dont témoignent les ceintures démesurées de bidonvilles qui cernent les mégapoles d’Asie, d’Afrique,d’Amérique latine. »5

Devant de tels faits, il n'y a que trois réactions possibles: la tolérance complice, le remède collectif magique et l'amélioration des hommes. Dans un tel livre, la tolérance complice est exclue, mais le remède collectif magique l'est aussi. Edgar Morin a dépassé les illusions marxistes: «Le matérialisme révolutionnaire de Marx, écrit Simone Weil, consiste en somme à poser d'une part que la force seule règle exclusivement les rapports sociaux, d'autre part qu'un jour les faibles, tout en demeurant les faibles, seraient quand même les plus forts. Il croyait au miracle sans croire au surnaturel. D'un point de vue purement rationaliste, si l'on croit au miracle, il vaut mieux croire aussi en Dieu.» 6Edgar Morin ne croit pas à de tels miracles de l'histoire. Il ne croit pas pouvoir faire l'économie de la conversion individuelle, d'où ses exhortations à la vertu et l'importance qu'il attache à la réforme morale; ce qui ne signifie pas qu'il sous-estime l'importance de la transformation des conditions extérieures. Ce mot de Gide, cité en exergue, résume bien sa pensée sur ce point: « Il y a ceux qui voudraient améliorer les hommes et il y a ceux qui estiment que cela ne se peut qu’en améliorant d’abord les conditions de leur vie. Mais il apparaît que l’un ne va pas sans l’autre, et on ne sait par quoi commencer. »

C'est la vie qui est au cœur de la vision du monde d'Edgar Morin, une vie redécouverte à travers l'auto-éco-organisaton et ainsi retrouvée dans son irréductibilité, par-delà la biologie moléculaire, dans son unité, par-delà le dualisme corps esprit. La parenté entre les éco-systèmes et les sociétés humaines devient alors manifeste. Et l'action à laquelle nous sommes invités ne consiste pas à substituer des produits de la raison humaine à la vie mouvante mais à rentrer dans ce mouvement, dont nous nous sommes trop éloignés depuis le début de la modernité, tout en conservant une conscience, donc une certaine distance, qui nous permet d'en infléchir la direction. «Quand un système est incapable de traiter ses problèmes vitaux, il se dégrade, se désintègre, ou bien se révèle capable de susciter un méta-système à même de traiter ses problèmes : il se métamorphose.»7

Cette idée de métamorphose est plus proche de celle de résilience que de celle de révolution: « La notion de métamorphose est plus riche que celle de révolution. Elle en garde la radicalité novatrice, mais la lie à la conservation (de la vie, des cultures, du legs de pensées et de sagesses de l’humanité). On ne peut en prévoir les modalités ni les formes : tout changement d’échelle entraîne un surgissement créateur. De même que la société historique, créatrice de la ville, de l’État, des classes sociales, de l’écriture, de divinités cosmiques, de monuments grandioses, des grands arts, était inconcevable pour les humains des sociétés archaïques de chasseurs-ramasseurs, de même nous ne pouvons concevoir encore le visage de la société monde qui se dégagerait de la métamorphose. »8

Nous ne pouvons pas planifier l'avenir mais nous pouvons en être les co-créateurs en vivant notre propre vie plutôt qu'en la brûlant dans des performances qui la réduisent à son aspect mécanique, prosaïque plutôt, car dans La Voie, Edgar Morin n'oppose pas explicitement le vivant au mécanique, il oppose plutôt le prosaïque au poétique. « L’état prosaïque et l’état poétique sont nos deux polarités de vie : s’il n’y avait pas de prose, il n’y aurait pas de poésie. L’une est celle que nous subissons par obligation ou contrainte en situation utilitaire et fonctionnelle ; l’autre est celle de nos états amoureux, fraternels, esthétiques. Vivre poétiquement, c’est vivre pour vivre. Il est vain de rêver d’un état poétique permanent, lequel, du reste, s’affadirait de lui-même. Nous sommes voués à la complémentarité et à l’alternance poésie/prose. En ce début de IIIe millénaire, l’hyperprose a progressé avec l’invasion de la logique de la machine artificielle sur tous les secteurs de la vie, l’hypertrophie du monde techno-bureaucratique, l’invasion du profit, les débordements d’un temps à la fois chronométré, surchargé, facteur de stress, aux dépens du temps naturel de chacun. »9

Une action non planifiée ne peut avoir de rendement mesurable de nature à satisfaire les exigences d'une bureaucratie. Edgar Morin fait donc preuve de cohérence en s'attaquant aux bureaucraties. La même action peut cependant avoir un rayonnement qui dépasse toute mesure. Dans les systèmes vivants complexes, l'effet papillon est toujours possible. Le son d'un seul violon entendu dans un quartier désœuvré de Paris, de Lima ou de Calcutta peut être un vent d'espoir dont les effets seront sans commune mesure avec l'acte initial. La vie engendre la vie dans des proportions étonnantes. Il va de soi que, planifiée ou non, toute action doit comporter un pôle prosaïque.

Nous avons rapproché la métamorphose de la résilience, laquelle peut être aussi bien sociale qu'individuelle. Ce sont là des phénomènes vitaux auxquels nos ancêtres participaient sans le savoir. Sommes-nous à jamais des exilés par rapport à la vie, exilés par la conscience qui nous en a séparés? Saura-t-elle nous en rapprocher? Une symbiose pensée est-elle possible? Peut-elle être authentique? Oui. Qui n'a pas vu une ville renaître autour d'un marché fermier, une personne s'épanouir au contact d'une fleur ou d'un animal? L'éco-psychologie et l'éco-sociologie pourraient bien être les disiciplines de l'avenir. Cela suppose, entre autres conditions, un rétablissement du rapport sensible avec le monde. D'où l'importance qu'Edgar Morin attache à l'esthétique, jusqu'à l'extase: «La réforme de vie traduirait une aspiration aux états seconds que l’on trouve dans toutes les grandes émotions esthétiques et ludiques, dans tous les enthousiasmes, toutes les exaltations, toutes les ardeurs amoureuses et festives qui nous mettent en approche de l’extase. Ce sont ces états seconds, pleins d’intensité poétique, qui donnent la sensation de la vraie vie. C’est en eux que nous nous perdons pour nous retrouver, que nous nous retrouvons en nous perdant. L’extase est l’état limite, bienheureux, où nous conduit l’état second qui devient alors premier. »10

 

Notes


1-Morin, Edgar, La Voie, pour l'avenir de l'humanité, Fayard, Paris 2011, p.297.

2- C'est en 1889 que fut publié Essai sur les données immédiates de la conscience de Bergson. Aux yeux de Senghor et de ses amis, ce premier rejet du cartésianisme marque le début d'une ère nouvelle qui va rendre la symbiose possible.

3-Erreur notée au passage: on écrit les Cris ou en anglais, lesCrees du Québec et non lesKrees. Autre inexactitude: la société Hydro-Québec n'a pas acheté leur territoire (cf p. 77).

4-Morin, Edgar, La Voie, pour l'avenir de l'humanité, Fayard, Paris 2011,p.300.

5-Ibid. p.24.

6-Weil, Simone, Oppression et Liberté, Coll. Espoir, Gallimard 1995, p.208.

7-Morin, Edgar, op.cit, p.31.

8-Ibid. p.32.

9-Ibid. p.65.

10-Ibid. p.268.

 

Edgar Morin



Sociologue et philosophe, « penseur de l’humain », Edgar Morin aime conjuguer le rationalisme le plus strict et l’ouverture à l’inconnu


Edgar Morin, lors d'une conférence à México, en décembre 2007 (photo Schemidt/AFP).

Qui devinerait qu’Edgar Morin fêtera en juillet prochain ses 90 ans ? Avec ses petits yeux noirs mi-clos qui lui donnent un air de félin malicieux, son appétit intact de lecture et de connaissance, ses apparitions médiatiques régulières, le sociologue n’a pris aucune retraite vis-à-vis du monde.

Dans son dernier livre, La Voie, il s’efforce même de tracer des pistes pour assurer notre avenir collectif. Fidèle à sa méthode, le chercheur embrasse large, haut, multiple. Rien n’échappe à son souci d’intelligence : la mondialisation, l’écologie, la démocratie, l’éducation, l’urbanisme, la médecine, la condition féminine… Certains jugeront que cela fait beaucoup ; lui est convaincu depuis longtemps que seule une approche globale nous sortira de la crise de civilisation dans laquelle nous sommes empêtrés.

Avec aisance et pédagogie, Edgar Morin poursuit une œuvre bigarrée, curieuse de tout. Sans cesse sur le devant de la scène, invité ici à un colloque, là devant un auditoire associatif, il partage avec passion ses convictions. L’homme ne fut pourtant pas toujours aussi alerte dans les relations, ni aussi confiant dans l’existence.

"Quand il a fallu aller à l’école, j’ai refusé vigoureusement"

Dans son appartement parisien du Marais, il se souvient du petit garçon timide et solitaire qu’il était, « ce fils unique toujours dans les jupes de sa mère ». « Quand il a fallu aller à l’école, j’ai refusé vigoureusement, se souvient-il. Mon père a reçu deux lettres de la mairie et il a fallu qu’il me traîne dans l’escalier pour m’y emmener. Je poussais de vrais cris de goret ! »

Cette enfance « auprès d’une mère adorée » sera assombrie par sa mort précoce, quand il a 10 ans. « Cette mort, c’est l’élément principal de ma vie », partage le vieil homme, ému. « Cela a été d’autant plus dur qu’on me l’a cachée, en me disant qu’elle était partie en cure. Ce mensonge a été la source d’une grande incompréhension avec ma famille. »

C’est alors par les livres que le jeune garçon s’échappe. « Je lisais sans aucune régulation, en classe sur mes genoux, pendant les repas, décrit-il. Ce sont les livres qui m’ont formé. » Vers 15 ans, il découvre l’écrivain qui restera son préféré : Dostoïevski. L’auteur russe lui permet d’entamer une réconciliation avec la vie.

"La Résistance, c’était surtout une communauté, une fraternité"

« Freud dit que les enfants se sentent toujours coupables de la mort de leur parent. Quand j’ai lu Crime et châtiment, j’ai eu le sentiment d’une possibilité de rédemption. La pitié de Dostoïevski pour les malheurs humains m’a marqué à jamais. »

Sa « venue au monde » sera achevée quelques années plus tard, dans les heures sombres de la guerre, quand il décide d’entrer dans la Résistance, en 1942. « Je date de cet engagement ma véritable rédemption, pose-t-il comme un repère. J’ai été sauvé par ce choix de risquer ma vie pour une cause collective qui dépassait ma personne. » Dans les rangs de la jeunesse engagée, Edgar Morin se fait des amis de tout pays et de tout horizon. « La Résistance, c’était surtout une communauté, une fraternité », se souvient-il.

De cette enfance bouleversée, Edgar Morin a gardé deux sensibilités. Il y a Morin le rationnel, le cartésien, l’ami des sceptiques, lecteur de Montaigne et d’Anatole France. Et Edgar le sensible, l’émotif, presque à fleur de peau. Celui qui garde au pied de son bureau un grand âne en osier – « un animal si doux, qui m’émeut beaucoup » –, ramené de Barcelone.

Edgar, l’esthète, l’amoureux des femmes, qui a posé près de lui la reproduction d’une petite danseuse de Degas et un nu sensuel de Cornelis Zitman. Edgar le compatissant, ému par l’itinéraire de Sœur Faustine Kolwaska, découvert au hasard d’un voyage au Portugal. « Cette jeune religieuse s’est vu confier par le Christ la mission de créer un ordre dédié à sa miséricorde. Son journal est poignant », confie-t-il en contemplant la petite photo de la religieuse qu’il garde sur un mur.

« Quand j’étais enfant, je vivais beaucoup de contradictions, parce que mon père ne m’avait pas imposé une culture, une vérité, explique-t-il. Ma mère étant morte, j’ai été partagé entre deux sentiments, d’un côté le désespoir quasi nihiliste et de l’autre un besoin de croire et de m’investir dans de l’amour. »

"Je n’ai toutefois jamais pu avoir une foi religieuse"

De cette double filiation, Edgar Morin a fait une richesse, « par une sorte de conflit et de complémentarité entre le doute et la foi ». « Je n’ai toutefois jamais pu avoir une foi religieuse au sens des grandes religions de salut, comme le christianisme », précise-t-il.

Bien sûr, il y eut sa période communiste, « qui fut pour moi une religion de salut terrestre », commencée pendant la guerre. Depuis qu’il a rompu avec le Parti, au tournant des années 1950, il se dit « guéri de toute croyance fondée sur le manichéisme, sur le rejet de l’autre ». « Je suis le contraire d’un esprit binaire », résume-t-il.

Ce goût de la complexité, des tensions, des ambivalences, Edgar Morin le cultive depuis de nombreuses années. Il en a même fait le cœur de sa recherche sur « la connaissance de la connaissance » et de son ouvrage clé, La Méthode, publié en six volumes entre 1973 et 2004.

Cet appétit l’a conduit à se jouer des frontières entre les disciplines, passant de l’anthropologie à la sociologie, de l’économie à la philosophie, avec une liberté que beaucoup d’autres chercheurs s’interdisent. « J’ai gardé de Marx l’idée que l’esprit est polydisciplinaire, explique-il. Lui-même était à la fois philosophe, économiste, historien, politique… »

À regarder les champs sillonnés, on serait tenté de croire qu’il a tout embrassé. Malgré les apparences, ce passionné a toutefois consenti à des renoncements. « J’aurais aimé continuer le chant. J’étais premier prix de chant avant ma mue, révèle-t-il avec un brin de fierté. Et j’aurais adoré être chef d’orchestre, car la musique est capitale pour moi. »

"Je serais bien devenu cinéaste"

Pas de place non plus pour l’écriture romanesque, après la tentative vite abandonnée d’un premier roman sur la Résistance. « Pour être écrivain, j’étais convaincu qu’il fallait être génial, alors que pour être philosophe ou sociologue il suffit d’être intelligent ! »

Sans compter son amour du cinéma, avec lequel il a grandi et qui « a forgé sa sensibilité ». « J’ai beaucoup écrit sur le cinéma, je serais bien devenu cinéaste », rêve-t-il encore. En se donnant pour tâche de « penser l’humain » et la réforme de la connaissance, Edgar Morin a pourtant trouvé son chemin, sans regret. « Je n’ai pas renoncé à la culture, à l’encyclopédisme, à la curiosité sur toute chose. C’était l’essentiel. »

Du haut de tant d’années de lectures et de réflexion, il regarde aujourd’hui notre monde avec un mélange d’optimisme et de pessimisme. « Notre époque ressemble terriblement à l’avant-guerre. Je nous vois dans le même état, celui d’une marche somnambulique, d’une inconscience formidable qui finit par aboutir à la catastrophe », décrit-il.

Depuis longtemps, le chercheur appelle à un changement profond. « La croissance ne viendra pas au bout de la crise que nous traversons, plaide-t-il. On fait comme si le problème était uniquement économique. Comme s’il n’y avait pas une crise morale, une crise spirituelle, une crise de civilisation ! »

Pour élargir son horizon, trouver des raisons d’espérer, Edgar Morin s’est fait globe-trotter. « On ne peut plus continuer à vivre en vase clos dans l’Hexagone », plaide celui qui est docteur honoris causa de plus d’une dizaine d’universités étrangères. « Cela compense le fait que je n’ai pas de thèse », s’amuse-t-il. L’homme est toujours resté en marge de l’université, poursuivant toute sa carrière au CNRS.

Avec le temps, Edgar Morin se fait plus contemplatif

Quand il s’échappe de Paris, il aime se rendre en « Italie, Espagne, Portugal, Grèce, Maroc… Tout ce qui est méditerranéen me ressource énormément. » Son cœur bat aussi au rythme de l’Amérique latine, dont il goûte « la vitalité et le métissage ». « Les rapports humains n’y sont pas figés. Il y a du vouloir vivre et du vouloir d’avenir dans ces sociétés. Cela me donne du tonus… »

Pour espérer, Edgar Morin, le solaire, l’hédoniste, croit aussi à l’amour et aux amitiés. « Je n’aurais jamais pu écrire un seul de mes livres sans la combustion amoureuse », confie-t-il. Il y eut les amis de la Résistance, puis de grands penseurs comme Cornélius Castoriadis et Claude Lefort, aujourd’hui décédés.

À sa femme, morte en 2008, Edgar Morin a dédié un livre, Edwige, l’inséparable. « J’ai cru qu’il n’y aurait plus rien après », partage-t-il, confiant être depuis retombé en amour, « même si rien n’efface le souvenir de ce qui a été vraiment vécu. »

Avec le temps, Edgar Morin se fait plus contemplatif, « plus sensible à l’inconnu et à l’inconnaissable ». « Je suis de plus en plus étonné par la vie. » Pour cheminer vers l’inconnu, Edgar Morin aime compagnonner avec les poètes mystiques, notamment Jean de la Croix. « J’aime profondément la littérature mystique, celle où l’on se perd en se retrouvant. »

Inusable, le chercheur travaille aujourd’hui sur un nouvel ouvrage, plus méditatif. « Mon souhait est d’aller au plus proche de ce qui ne peut pas s’exprimer et qui nous enveloppe. Les uns peuvent appeler cela Dieu, moi je trouve que c’est un concept rétréci : je dis le Mystère, avec un M majuscule. »

Élodie MAUROT

Journal LA CROIX 16 avril 2011 www.la-croix.com